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Un personnage paradoxal qui défie toute classification
Le Mat occupe une place absolument unique dans le Tarot de Marseille, une place qui lui ressemble : inclassable, insaisissable, libre. Il est le seul arcane sans numéro fixe — ou portant le zéro selon les versions du jeu — le seul qui refuse de s’intégrer vraiment dans la séquence narrative ordonnée des vingt-et-un autres arcanes majeurs. Il peut apparaître au début du voyage initiatique, au milieu, à la fin, ou même complètement à l’extérieur du parcours… ou simultanément partout et nulle part.
Cette position atypique, dérangeante pour notre besoin d’ordre et de classification, reflète parfaitement ce qu’il représente dans les profondeurs de la psyché : la liberté absolue, celle qui échappe délibérément à toute structure rigide, à toute définition qui l’emprisonnerait, à toute tentative de la domestiquer.
Description de l’image traditionnelle
Le Mat nous montre un personnage en marche, souvent représenté au bord d’un précipice qu’il semble ne pas voir ou dont il ne se soucie manifestement pas. Il porte un baluchon léger sur l’épaule, tient un bâton comme unique support, et un animal — chien ou autre créature selon les versions — semble vouloir le retenir ou l’avertir du danger imminent.
Ses vêtements sont déchirés, bariolés, disparates. Son attitude dégage une désinvolture incompréhensible pour le mental rationnel qui calcule et prévoit. Il ne regarde ni où il met les pieds ni où il va : son regard est tourné vers le ciel ou perdu dans un ailleurs que nous ne pouvons pas voir, comme s’il suivait une étoile invisible pour nous.
Tout dans cette image troublante suggère une insouciance qui défie l’entendement : comment peut-on marcher ainsi, sans prudence aucune, sans plan établi, sans même regarder le précipice béant qui s’ouvre sous ses pas ? C’est précisément cette incompréhensibilité qui fait toute sa puissance symbolique.
Interprétations : du fou sacré à l’esprit libre
Le fou sacré dans les traditions spirituelles
Dans de nombreuses traditions spirituelles à travers le monde et les siècles, le fou occupe une place paradoxale et sacrée : il est celui qui dit la vérité que personne d’autre n’ose dire, celui qui échappe aux conventions sociales étouffantes, celui qui voit ce que les autres ne voient pas précisément parce qu’il n’est pas contraint par les cadres ordinaires de pensée et de comportement.
Le Mat incarne magnifiquement cette figure universelle du fou sacré : apparemment irresponsable et insensé aux yeux du monde, il porte en réalité une sagesse paradoxale et profonde, celle qui sait que certaines vérités essentielles ne peuvent jamais être comprises rationnellement mais seulement vécues dans la confiance et l’abandon.
L’archétype jungien de l’esprit libre absolu
Carl Gustav Jung, dont le travail a tant influencé notre compréhension moderne du Tarot, reconnaissait dans certaines figures de fous une manifestation de contenus inconscients trop vastes, trop riches, trop libres pour être intégrés et domestiqués par le Moi rationnel. Le Mat représenterait cette dimension essentielle de la psyché qui refuse absolument d’être domestiquée, qui échappe à tout contrôle, qui garde sa liberté sauvage et originelle.
C’est aussi l’archétype du Puer Aeternus — l’éternel enfant — dans sa forme la plus pure et la plus radicale : celui qui ne se laisse jamais enfermer dans les rôles adultes convenus, qui garde intact son émerveillement originel, sa spontanéité naturelle, sa capacité de jouer avec l’existence plutôt que de la prendre au sérieux tragique.
Le début, la fin, ou l’éternelle présence ?
Les praticiens du Tarot débattent depuis des siècles sur la place du Mat dans la séquence des arcanes. Certains le placent au tout début — position zéro avant même le Bateleur — d’autres à la toute fin après le Monde accompli, d’autres encore complètement hors séquence comme un joker éternel.
Chaque position révèle une facette de sa nature multiple :
- Au commencement : le Mat représente l’innocence originelle absolue, cette confiance aveugle et magnifique avec laquelle nous commençons le grand voyage de la vie
- À la fin : il représente la liberté reconquise après avoir traversé toutes les épreuves initiatiques, une innocence devenue sagesse profonde
- Hors séquence : il représente cette dimension qui échappe au processus d’individuation lui-même, l’inconditionné pur qui ne peut jamais être capturé
Peut-être — et c’est là sa beauté ultime — que le Mat refuse délibérément toute position fixe précisément pour nous enseigner que la vraie liberté ne peut jamais être assignée à une place définie.
Symbolique détaillée : chaque élément porte un enseignement
Le baluchon : voyager léger dans l’existence
Ce petit baluchon modeste sur l’épaule du Mat contient probablement tout ce qu’il possède au monde. Pourtant, il semble léger comme une plume, ne l’encombre nullement dans sa marche. C’est l’image puissante de celui qui voyage léger dans l’existence, qui ne s’attache pas aux possessions matérielles, qui sait que l’essentiel tient dans très peu.
Dans une perspective psychologique profonde : le Mat ne s’identifie jamais à ses acquis, ses statuts sociaux, ses rôles convenus. Il reste disponible, mobile, absolument libre de toute entrave.
Le bâton : l’appui minimal pour avancer
Le bâton peut être interprété de multiples façons complémentaires : support minimal mais suffisant pour le voyage, prolongement naturel de soi qui affirme une direction même sans carte ni boussole, arme symbolique de défense si nécessaire, axe vertical sacré qui relie la terre et le ciel.
Le Mat ne possède presque rien de matériel, mais il a ce bâton essentiel : peut-être est-ce là tout ce qui compte vraiment, cette capacité de s’appuyer sur quelque chose de simple tout en restant parfaitement libre.
L’animal : l’instinct qui avertit
Le chien ou l’animal qui accompagne le Mat est traditionnellement interprété de plusieurs manières : l’instinct de survie qui avertit du danger imminent (« attention, le précipice ! »), le dernier lien avec le monde conventionnel qui tente désespérément de retenir celui qui part, ou un compagnon fidèle qui suit même dans l’errance apparemment insensée.
Psychologiquement, on pourrait y voir cette part instinctive de nous-mêmes qui perçoit les dangers que notre conscience ignore ou néglige. Le Mat avance malgré l’avertissement : il fait confiance à quelque chose de plus profond et de plus vaste que la simple prudence instinctive.
Le précipice : le risque accepté
C’est l’élément le plus déstabilisant et fascinant de l’image : le Mat marche au bord du vide sans le voir ou sans s’en soucier le moins du monde. Deux lectures radicalement différentes sont possibles :
- Il est inconscient du danger réel (folie véritable, irresponsabilité dangereuse)
- Il a une confiance tellement profonde et mystérieuse qu’il sait au fond de lui qu’il ne tombera pas (sagesse paradoxale)
Pour nous qui travaillons avec cet arcane en thérapie, comme le fait Ève-Élisabeth Martin depuis trente ans de pratique hypnothérapeutique, le Mat nous invite à cette question essentielle : y a-t-il des moments dans notre vie où la prudence excessive devient elle-même un danger ? Où la peur de tomber nous empêche d’avancer ? Où il faut accepter le risque pour vivre vraiment plutôt que de survivre dans la sécurité stérile ?
Applications thérapeutiques en hypnose
Pour qui l’arcane du Mat est-il particulièrement indiqué ?
Le Mat s’adresse particulièrement, dans l’expérience clinique d’Ève-Élisabeth Martin, aux personnes qui se sentent profondément prisonnières des attentes sociales, familiales, professionnelles. À celles qui ont sur-contrôlé leur vie entière par peur de l’imprévu et qui étouffent maintenant dans cette cage dorée qu’elles ont elles-mêmes construite. À celles qui ont perdu toute spontanéité naturelle à force de se conformer aux normes et aux regards. À celles qui sont paralysées par l’angoisse du futur : « Et si je me trompais ? Et si j’échouais ? Et si on me jugeait ? »
Le Mat convient aussi remarquablement à ceux qui cherchent à retrouver leur créativité profonde, étouffée par le conformisme ambiant et les injonctions à la productivité rentable.
La transformation offerte par cet archétype
Travailler avec le Mat en hypnose ericksonnienne permet plusieurs transformations profondes et durables :
Contacter votre spontanéité originelle : retrouver cette capacité précieuse d’agir sans tout calculer à l’avance, de répondre spontanément et justement à ce qui se présente dans l’instant, de faire confiance à votre intuition profonde plutôt qu’à vos plans rigides.
Vous libérer des conditionnements étouffants : prendre conscience lucide des multiples « il faut », « je dois », « on attend de moi » qui structurent votre vie et vous emprisonnent. Le Mat vous autorise à questionner radicalement : « Et si je n’obéissais pas à cette injonction ? Qu’arriverait-il vraiment ? »
Accepter l’incertitude fondamentale : l’un des plus grands fardeaux de notre époque moderne est ce besoin maladif de tout contrôler, de tout prévoir, de tout anticiper. Le Mat enseigne avec légèreté que la vie est fondamentalement imprévisible, et que c’est précisément cette imprévisibilité qui la rend vivante, riche, surprenante.
Restaurer la confiance en votre chemin unique : le Mat ne sait pas exactement où il va, il n’a pas de carte détaillée ni de GPS, mais il avance avec une confiance mystérieuse et profonde. Il incarne cette foi existentielle — pas nécessairement religieuse, mais ontologique — que votre chemin existe quelque part, même si vous ne le voyez pas encore clairement.
Oser votre différence assumée : si vous avez peur d’être différent, de sortir des normes établies, de décevoir les attentes, de ne pas correspondre au modèle, le Mat vous donne cette permission précieuse. Il vous rappelle que votre authenticité singulière vaut infiniment mieux que l’approbation universelle et conformiste.
Pratique hypnotique spécifique avec le Mat
Une induction moins structurée
Ève-Élisabeth Martin, forte de ses trente années d’expérience en hypnose thérapeutique, propose pour le Mat une induction volontairement moins structurée que pour les autres arcanes. Au lieu d’un escalier très ordonné ou d’un jardin aux allées bien délimitées, on peut proposer en transe :
« Imaginez que vous marchez sur un chemin qui serpente librement… vous ne savez pas vraiment où il mène et peu importe… vous avancez simplement, un pas après l’autre, sans plan ni destination fixée… confiant… léger… absolument libre… »
Suggestions thérapeutiques pendant la transe
Pendant l’état hypnotique profond avec le Mat, les suggestions peuvent inclure en douceur :
« Vous pouvez sentir ce que ce serait de marcher avec cette légèreté particulière… sans tout calculer à l’avance… en faisant confiance à quelque chose de plus profond que la prudence ordinaire… peut-être découvrez-vous qu’il existe en vous une sagesse mystérieuse qui sait, même quand votre mental conscient ne sait pas… »
« Vous pouvez imaginer ce que ce serait de lâcher un seul conditionnement… juste un pour commencer… celui qui vous pèse le plus lourdement… sentir le soulagement immense de ne plus obéir à cette injonction ancienne… la liberté qui s’ouvre soudain… »
« Et peut-être qu’au bord de ce précipice que vous craignez tant depuis si longtemps… il y a en réalité des ailes invisibles que vous ne voyez pas encore… peut-être que certains risques ne sont pas des chutes terrifiantes mais des envols magnifiques… »
Intégration post-transe : accueillir les résistances
Après une séance avec le Mat, il est très fréquent que des résistances apparaissent rapidement : « C’est bien beau tout ça, mais dans la réalité concrète de ma vie, on ne peut quand même pas vivre comme un fou insouciant qui ne pense à rien ! »
Cette résistance naturelle doit être accueillie avec bienveillance et non combattue. Le Mat ne propose jamais de devenir irresponsable, de tout abandonner dans un mouvement impulsif et destructeur, de nier toute réalité pratique. Il propose simplement et profondément de desserrer l’étau du contrôle excessif, de retrouver une respiration dans la cage, une spontanéité dans la rigidité, une confiance dans la peur.
L’intégration véritable se fait souvent par petits actes quotidiens apparemment insignifiants : oser dire non à une attente sociale qui ne vous convient pas, accepter de ne pas tout planifier pour une fois, suivre une intuition sans explication rationnelle préalable, faire quelque chose « juste pour le plaisir » sans objectif productif mesurable.
Le Mat et les autres arcanes : dialogues féconds
Complémentarité essentielle avec l’Empereur
Si l’Empereur représente la structure, l’ordre établi, la maîtrise consciente, le Mat en est le contrepoint absolu et nécessaire. Nous avons besoin des deux dans une vie équilibrée : trop d’Empereur et nous devenons rigides, étouffés, morts dans nos certitudes ; trop de Mat et nous devenons erratiques, instables, incapables de construire quoi que ce soit de durable.
Dans l’expérience thérapeutique d’Ève-Élisabeth Martin, certains parcours bénéficient grandement de travailler d’abord avec l’Empereur pour structurer une personnalité trop dispersée, puis avec le Mat pour assouplir cette structure devenue trop rigide. Ou l’inverse selon les besoins singuliers de chacun.
Résonance profonde avec le Bateleur
Le Bateleur et le Mat partagent cette énergie de commencement, de potentiel non encore actualisé, d’ouverture à tous les possibles. Mais le Bateleur a ses outils disposés devant lui sur la table et cherche à les maîtriser progressivement, tandis que le Mat n’a presque rien et ne cherche nullement à maîtriser quoi que ce soit.
On pourrait dire poétiquement que le Mat est ce que devient le Bateleur quand il a enfin tout lâché, toute prétention à la maîtrise… ou ce qu’il était avant même de vouloir devenir quelque chose de défini.
Conclusion : la liberté comme sagesse ultime
Le Mat nous confronte à une question existentielle fondamentale : qu’est-ce que la vraie liberté au fond ?
Ce n’est jamais l’absence totale de contraintes — impossible dans toute vie incarnée et relationnelle. Ce n’est pas non plus l’irresponsabilité égoïste ou l’insouciance destructrice qui nie toute réalité.
La vraie liberté, telle que le Mat l’incarne dans sa marche mystérieuse, c’est cette capacité précieuse de ne pas être prisonnier de soi-même : de ses peurs paralysantes, de ses identifications rigides, de son besoin maladif de contrôle, de sa recherche désespérée d’approbation d’autrui.
C’est la liberté intérieure profonde, celle qui peut exister même dans des conditions extérieures contraignantes. C’est l’insouciance reconquise après avoir tout traversé et tout compris. C’est la légèreté de celui qui sait, au plus profond de son être, que rien de ce qui arrive ne peut vraiment l’atteindre dans son essence inaltérable.
Travailler avec le Mat en hypnose, comme le propose Ève-Élisabeth Martin dans son approche thérapeutique combinant Tarot de Marseille et états modifiés de conscience, c’est s’autoriser à goûter cette liberté, même brièvement. C’est découvrir qu’au-delà de toutes nos constructions mentales et sociales si laborieuses, il existe en nous un espace inconditionné, libre, spontané, vivant.
Un espace qui était là bien avant toutes nos adaptations et conditionnements, et qui sera toujours là, inaltérable et lumineux, comme ce fou qui marche au bord du précipice avec un sourire incompréhensible pour ceux qui ne l’ont jamais rencontré dans le silence de leur propre espace intérieur.




